<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="http://url.oumupo.org/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>[Le Site]</title>
	<link>https://valentin.villenave.net/</link>
	<description>Le site de Valentin Villenave, musicien et auteur Libre.</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="http://url.oumupo.org/spip.php?id_rubrique=45&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>[Le Site]</title>
		<url>http://url.oumupo.org/local/cache-vignettes/L73xH73/siteon0-b9b71.png?1772293865</url>
		<link>https://valentin.villenave.net/</link>
		<height>73</height>
		<width>73</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Ma gentille soupe</title>
		<link>http://url.oumupo.org/Ma-gentille-soupe</link>
		<guid isPermaLink="true">http://url.oumupo.org/Ma-gentille-soupe</guid>
		<dc:date>2012-03-11T18:19:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Valentin Villenave</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Ce qui suit est ma tentative de r&#233;pondre, longuement et sans crainte de choquer, &#224; la question &#034;quelle musique &#233;crivez-vous ?&#034;.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="http://url.oumupo.org/-Est-ce-t-ethique-" rel="directory"&gt;[est-ce ?] &#201;thique&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce qui suit est ma tentative de r&#233;pondre, longuement et sans crainte de choquer, &#224; la question &#034;quelle musique &#233;crivez-vous ?&#034;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Bien que n'&#233;tant pas catholique, il m'arrive r&#233;guli&#232;rement de me forcer &#224; faire des choses que je n'aime pas en esp&#233;rant que cela fera de moi quelqu'un de meilleur. Manger un yaourt, jouer un mouvement lent de Beethoven jusqu'au bout... ou encore, r&#233;pondre &#224; la question &#034;quel genre de musique &#233;crivez-vous ?&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question, j'ai aujourd'hui vingt-sept ans et cela fait une quinzaine d'ann&#233;es qu'on me la pose : autrefois avec un respect admiratif teint&#233; de condescendance, aujourd'hui avec curiosit&#233; distraite quoique polie, ou encore avec un int&#233;r&#234;t vaguement craintif &#8212; mais &#231;a, j'y reviendrai dans un &lt;a href='http://url.oumupo.org/Ce-que-composer-veut-dire' class=&#034;spip_in&#034;&gt;autre article&lt;/a&gt;. Invariablement j'&#233;lude, de fa&#231;on laconique quoique d&#233;pourvue de sens, pour ne para&#238;tre ni fat ni ampoul&#233; (au lieu de quoi j'ai &lt;i&gt;seulement&lt;/i&gt; l'air superficiel, blas&#233; et d&#233;daigneux). Ce n'est pas tr&#232;s courageux et &#231;a ne r&#233;sout rien ; &#231;a pare juste au plus press&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons tous en t&#234;te, j'imagine, ce repoussoir de l'Artiste imbu de lui-m&#234;me qui ne peut passer sa vie qu'&#224; se d&#233;crire, et dont l'horizon s'arr&#234;te &#224; sa propre personne et &#224; l'&#233;merveillement de ses propres cr&#233;ations. H&#233;las, il y a &lt;i&gt;aussi&lt;/i&gt; quelque chose d'ind&#233;niablement narcissique &#224; ne pas vouloir se d&#233;finir : c'est entretenir encore en soi-m&#234;me, tant que possible, une illusion de libert&#233; et de richesse int&#233;rieure ; l'espoir sacr&#233; d'une originalit&#233; fulgurante et impr&#233;visible, qui &#233;chapperait &#224; toute description et d&#233;limitation. Car ce qui est ici en jeu, c'est bien ce mot de &#034;sacr&#233;&#034; : consid&#233;rer qu'une musique est appel&#233;e &#224; rester imp&#233;n&#233;trable et indicible au point d'interdire que l'on tente de la d&#233;crire ou m&#234;me de l'appr&#233;hender rationnellement, c'est faire du processus d'&#233;criture (on parlera d'ailleurs plut&#244;t de &lt;i&gt;cr&#233;ation&lt;/i&gt;, avec tout le sous-texte d&#233;miurgique que cela convoie) un myst&#232;re transcendental et divin, terrorisant et &lt;i&gt;inhumain&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autant le dire tr&#232;s clairement : une telle ligne de pens&#233;e ne m'inspire gu&#232;re que du m&#233;pris &#8212; au mieux c'est un tas de balivernes, au pire c'est une d&#233;testable escroquerie. (Ici se trouve la raison de mon aversion profonde pour ces compositeurs que l'imaginaire populaire &#8212; soigneusement entretenu par l'industrie culturelle &#8212; a estampill&#233; &#034;g&#233;nies&#034;. Lire un titre tel que &lt;i&gt;Bach, l'homme qui tutoyait Dieu&lt;/i&gt; me donne une furieuse d'envie de fuir le milieu musical et de me reconvertir dans la plomberie.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce tropisme mystico-merdique n'est, je m'empresse de le dire, pas partag&#233; par tous les compositeurs - chez certains il s'agit juste d'&#233;go, sans justification transcendantale. Cependant, au-del&#224; m&#234;me de toute d&#233;marche personnelle, qu'elle soit sinc&#232;re ou non, le champ sociologique de la musique contemporaine est structur&#233; autour de fortes injonctions esth&#233;tiques et dogmatiques, o&#249; tout invite, au gr&#233; des modes et des subventions, &#224; &#034;choisir son camp&#034; et s'apparier &#224; une &#233;cole, un cercle social, un r&#233;seau culturel, un syst&#232;me de diffusion crypto-industriel, etc. Panier &#224; crabes ou jungle impitoyable, les processus de jugement/classification/l&#233;gitimation ne sont certes pas l'aspect le plus sympathique du milieu des compositeurs et musiciens, surtout &#034;contemporains&#034;, o&#249; le &lt;a href=&#034;https://en.wikipedia.org/wiki/Name-dropping&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;name-dropping&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; se pratique comme un sport de comp&#233;tition, o&#249; pas un seul &#233;change n'est &#233;maill&#233; de condescendance, jalousie ou m&#233;pris, et o&#249; l'on est prompt &#224; qualifier de &#034;soupe&#034; la musique qu'&#233;crivent les confr&#232;res &#8212; &#224; moins que ledit confr&#232;re se trouve dans l'assistance, auquel cas l'on se bornera hypocritement au sempiternel &#171; j'aime be&#226;ucoup ce que vous faites, reprenez donc un petit four &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors j'ai voulu r&#233;diger ce billet pour faire face, r&#233;capituler quelques points de vue, quelques convictions, quelques traits r&#233;currents discern&#233;s &lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt; dans la musique que j'&#233;cris, et tenter de relier tout cela dans un mouvement logique. Plus &#034;&#233;tat des lieux&#034; que manifeste, mon propos ne pr&#233;tend pas r&#233;inventer la roue, et cherche &#224; d&#233;crire plus qu'&#224; convaincre. Il ne sera pas d&#233;coup&#233; en &#233;tapes clairement identifi&#233;es &#8212; tout au plus glisserai-je, contrairement &#224; mon habitude, quelques passages en gras &#224; l'usage du lecteur press&#233; ou h&#226;tif, pour qui &lt;strong&gt;les phrases en gras ont force de v&#233;rit&#233; absolue et d&#233;finitive&lt;/strong&gt;. (Vous voyez ? &#199;a marche.) Si je m'&#233;tais appel&#233; Messiaen &#231;a se serait intitul&#233; &#034;&lt;i&gt;Technique de mon langage musical&lt;/i&gt;&#034;, si je m'appelais Dusapin &#231;a aurait donn&#233; &#034;&lt;i&gt;Composer. Musique, Paradoxe, Flux&lt;/i&gt;&#034; (au passage : lisez-le, les occasions de rire sont trop rares), mais non voil&#224;, je m'appelle moi et &#231;a sera &lt;i&gt;Ma gentille Soupe&lt;/i&gt;. On fait ce qu'on peut.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * *&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Commen&#231;ons par quelques grandes lignes historiques (r&#233;ductrices mais succinctes). Je d&#233;cris en g&#233;n&#233;ral le paysage musical tel qu'il nous a &#233;t&#233; l&#233;gu&#233; par le &lt;span class=&#034;smallCaps&#034;&gt;XX&lt;/span&gt;&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle comme un &#034;champ de ruines&#034;, ce qui en choque plus d'un &#8212; &#224; tort : le &lt;span class=&#034;smallCaps&#034;&gt;XX&lt;/span&gt;&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle a en effet pulv&#233;ris&#233; tout ce que nous croyions savoir quant aux fondements m&#234;me de la notion d'art. Cette r&#233;volution est avant tout celle des &lt;i&gt;langages&lt;/i&gt; artistiques, qui en seront tout &#224; la fois l'enjeu, le champ de bataille et l'arme de choix : plus que jamais, un auteur (ou musicien, ou peintre) se devra d'&#234;tre en premier lieu un &lt;i&gt;cr&#233;ateur de forme&lt;/i&gt;, et sa premi&#232;re t&#226;che &#224; ce titre sera d'&#233;laborer son propre langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La disparition de la ponctuation en po&#233;sie (notamment chez Apollinaire, sur un coup de t&#234;te), l'av&#232;nement en peinture de l'abstraction et du supr&#233;matisme (citons respectivement Kandinsky et Mondrian), ou encore de l'art conceptuel (que je ferais remonter &#224; Duchamp), me semblent pr&#233;senter un point commun : il s'agit de ne plus dicter au public un &lt;i&gt;sens de lecture&lt;/i&gt; de l'&#339;uvre, ordonn&#233; et reposant sur des conventions langagi&#232;res pr&#233;alablement connues et accept&#233;es : &lt;strong&gt;le spectateur contemporain est vou&#233; &#224; &#234;tre laiss&#233; en apesanteur.&lt;/strong&gt; En musique, cela se traduira notamment par l'abolition de la tonalit&#233; (en France chez Debussy puis Stravinsky, en Autriche chez Sch&#246;nberg), puis par un travail musical sur le &lt;i&gt;mat&#233;riau sonore&lt;/i&gt; m&#234;me (de Var&#232;se &#224; Schaeffer). La premi&#232;re moiti&#233; du &lt;span class=&#034;smallCaps&#034;&gt;XX&lt;/span&gt;&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle se joue ainsi en grande partie comme une course &#224; l'audace, avec un certain culte de l'&lt;i&gt;innovation&lt;/i&gt; exp&#233;rimentale et avant-gardiste (j'y reviens dans un instant) qui culmine, &#224; mon sens, dans des &#339;uvres comme &lt;i&gt;Carr&#233; blanc sur fond blanc&lt;/i&gt; (Mal&#233;vitch, 1918) ou &lt;i&gt;4&#8242;33&#8243;&lt;/i&gt; de silence (Cage, 1948). (Dans les ann&#233;es 1960 se produira un retour de flamme non moins int&#233;ressant artistiquement qui verra par exemple en peinture le retour du figuralisme, revisit&#233; &#8212; pop-art, hyperr&#233;alisme &#8212;, et en musique un renouvellement inattendu de la musique instrumentale &#8212; et tonale &#8212; avec les mouvements minimalistes sovi&#233;tique et am&#233;ricain.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, tous ces mouvements (et bien d'autres) co-existent, se m&#233;langent et se tapent sur la gueule sans v&#233;ritablement d'ordre ni d'&#233;coles ; m&#234;me si les critiques d'art ou (engeance pire encore) les musicologues aiment &#224; le pr&#233;tendre, il est devenu simplement &lt;strong&gt;impossible&lt;/strong&gt; de donner du paysage artistique actuel une description sereine, ordonn&#233;e et pav&#233;e de certitudes, dans laquelle chaque auteur se trouverait sagement rang&#233; dans sa petite case (c'est-&#224;-dire son &#233;cole esth&#233;tique). De l&#224; cette vision de &#034;champ de ruines&#034; que je r&#233;affirme ici, non pas comme un cr&#233;puscule apocalyptique d&#233;truit et ravag&#233; dans un silence de mort, mais comme une ancienne civilisation dont les multiples structures auraient &#233;t&#233; &lt;i&gt;d&#233;construites&lt;/i&gt;, et dont chacun s'approprie les diff&#233;rentes briques pour les recombiner de fa&#231;on parfois totalement impr&#233;vue, ou parfois pour tenter de reconstituer le souvenir de ce qui a &#233;t&#233; d&#233;truit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toutes ces p&#233;rip&#233;ties complexes, il semble h&#233;las que le milieu musical actuel (j'entends par l&#224;, le milieu l&#233;gitim&#233;, celui aupr&#232;s duquel l'on qu&#233;mande les subventions) n'ait gu&#232;re gard&#233; qu'une vision absurdement lin&#233;aire, que nourrit &lt;strong&gt;une id&#233;ologie globalement positiviste du Progr&#232;s artistique&lt;/strong&gt;. Tout aspirant compositeur se voit intimer l'ordre de se &#034;positionner&#034; (comme l'on dit en politique) une fois pour toutes sur quelques lignes de d&#233;marcation parfaitement arbitraires : &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#234;tes-vous &lt;i&gt;tonal&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;atonal&lt;/i&gt; ?
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#234;tes-vous &lt;i&gt;modal&lt;/i&gt; ou (post-)&lt;i&gt;s&#233;riel&lt;/i&gt; ?
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#234;tes-vous &lt;i&gt;temp&#233;r&#233;&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;spectral&lt;/i&gt; ?
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; &#234;tes-vous &lt;i&gt;&#233;lectro-acoustique&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;instrumental&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;sente ici ces questions par ordre chronologique et sous forme d'un questionnaire oui/non parfaitement bureaucrate et primaire &#8212; ce dont il s'agit effectivement &#8212; : la premi&#232;re permet de d&#233;terminer si vous &#234;tes un vieux r&#233;actionnaire &lt;i&gt;tonal&lt;/i&gt; d'avant 1918, la seconde vous situera avant ou apr&#232;s 1940, la troisi&#232;me avant ou apr&#232;s 1955 et la derni&#232;re avant ou apr&#232;s 1975. Dans chacun de ces cas, vous gagnerez des points &#224; vous situer du &lt;i&gt;bon&lt;/i&gt; c&#244;t&#233; de la barri&#232;re, c'est-&#224;-dire g&#233;n&#233;ralement (&#224; quelques exceptions pr&#232;s sur lesquelles je reviendrai) du c&#244;t&#233; le plus &#034;moderne&#034; et avant-gardiste, en vertu de l'id&#233;ologie de Progr&#232;s dont je parlais plus haut. (C'est, au demeurant, un jeu de dupe : quoi que vous puissiez faire, &lt;strong&gt;vous serez &lt;i&gt;toujours&lt;/i&gt; r&#233;actionnaire aux yeux de quelqu'un d'autre&lt;/strong&gt;. Nous y reviendrons.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions, autant le dire, n'ont d'importance que pour qui croit &#8212; &#224; tort &#8212; en conna&#238;tre le sens. C'est un peu comme vous demander s'il faut habiller votre petite derni&#232;re en rose (pour perp&#233;tuer une tradition, au demeurant ridicule) ou en bleu (pour aller &#224; l'encontre de ladite tradition, de fa&#231;on non moins grotesque) : il est int&#233;ressant de conna&#238;tre les sous-entendus culturels de telle couleur, cela ne justifie pas de r&#233;duire votre enfant &#224; un porte-&#233;tendard. Vous pourrez certainement constater, avec le temps, que son caract&#232;re et ses go&#251;ts portent la marque des v&#244;tres (f&#251;t-ce en creux), mais il s'agira d'une re-lecture &lt;i&gt;a posteriori&lt;/i&gt; &#8212; n&#233;cessairement simplificatrice, incompl&#232;te et orient&#233;e &#8212; d'&#233;v&#232;nements qui auront en fait, pour une bonne part, &#233;chapp&#233; &#224; votre contr&#244;le. Dans le cas de l'&#233;criture, le degr&#233; de contr&#244;le est certes bien sup&#233;rieur (d'aucuns en discuteront, mais rarement de bonne foi) ; mais l&#224; aussi, les p&#233;titions de principes restent sans aucune pertinence si elles ne se confrontent, r&#233;trospectivement, &#224; leur concr&#233;tisation dans tout ce qu'elle a d'impr&#233;visible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui ne veut pas dire pour autant, et l&#224; se trouve toute la difficult&#233;, qu'il faille renoncer &#224; toute lecture id&#233;ologique des pratiques d'&#233;criture : &lt;strong&gt;l'id&#233;ologie r&#233;actionnaire existe&lt;/strong&gt;, et elle se dissimule bien souvent derri&#232;re une illusion populiste de consensus et de tol&#233;rance, un &#034;chacun ses go&#251;ts&#034; dont le fond bien r&#233;el est un anti-intellectualisme militant, m&#233;prisable, nuisible. Certes, &#034;chacun ses go&#251;ts&#034; ; mais tous les gestes d'&#233;criture n'ont pas la m&#234;me valeur, pas plus que toutes les paroles n'ont le m&#234;me poids, ou tous les mots, le m&#234;me sens. La &#034;soupe&#034; n'est pas qu'une invention, c'est un pi&#232;ge r&#233;el qui nous guette tous (et dans lequel je suis, selon toute &#233;vidence, irr&#233;m&#233;diablement tomb&#233; depuis bien longtemps).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; se trouve d'ailleurs le principal reproche que je fais &#224; ces parasites du champ musical que l'on est cens&#233; appeler &#034;musicologues&#034;. Qu'est-ce qu'un musicologue ? Ce n'est ni quelqu'un qui &lt;i&gt;fait&lt;/i&gt; de la musique, ni quelqu'un qui &lt;i&gt;&#233;crit&lt;/i&gt; de la musique, ni, en fin de compte, quelqu'un qui &lt;i&gt;conna&#238;t&lt;/i&gt; la musique. Ce n'est qu'un producteur de discours. Qu'est-ce que la musicologie ? Ce n'est ni une science ni une discipline, c'est un simple discours, rarement critique et encore moins analytique, qui s'autoalimente en cr&#233;ant son propre jargon et ses propres &lt;i&gt;habitus&lt;/i&gt;, qui a pour &lt;i&gt;seul objet&lt;/i&gt; de nourrir un cursus universitaire vide de sens, de pertinence et de d&#233;bouch&#233;s. La n&#233;cessit&#233; de remplir les salles de classe de la Sorbonne est la &lt;i&gt;seule raison&lt;/i&gt; pour laquelle l'on s'est mis &#224; parler de &#034;musicologie&#034; plut&#244;t que d'Histoire de la Musique, de Th&#233;orie ou d'Analyse (et je tol&#233;rerai m&#234;me les classes de &#034;Culture Musicale&#034; qui font rage en ce moment) : c'est qu'il fallait occuper les rebuts du syst&#232;me &#233;ducatif musical bourgeois d'une fa&#231;on bourgeoisement acceptable, &#224; savoir ne pas les laisser trop se pencher sur d'authentiques questions historiques, esth&#233;tiques et &#8212; ultimement &#8212; id&#233;ologiques. Les classes de musicologie de la Sorbonne, antre de la R&#233;action s'il en est, sont l'une des raisons pour lesquelles l'on pr&#233;f&#232;re s'extasier doctement sur le &#034;g&#233;nie&#034;, n&#233;cessairement intemporel, des compositeurs plut&#244;t que s'interroger sur leur r&#244;le socio-politique dans leur contexte historique, et c'est l&#224; tout le but de la man&#339;uvre : &lt;strong&gt;la musicologie est un discours de d&#233;politisation&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * *&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Leurs pr&#233;suppos&#233;s id&#233;ologiques ayant &#233;t&#233; &#233;tablis, t&#226;chons de faire un sort aux questions pr&#233;-cit&#233;es. Je commencerai ici par la derni&#232;re, qui est aussi la seule &#224; laquelle je puisse r&#233;pondre nettement : &lt;i&gt;non&lt;/i&gt;, je n'&#233;cris pas de musique &#233;lectro-acoustique. (Notez, au passage, l'emploi n&#233;cessairement m&#233;taphorique &#8212; quoique sans doute l&#233;gitime &#8212; du terme &#034;&#233;criture&#034; pour un langage &#233;lectro-acoustique, c'est-&#224;-dire essentiellement sonore.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si ma propre d&#233;marche ne me m&#232;ne pas dans cette direction, le travail du son en tant que mat&#233;riau expressif et cr&#233;atif est une d&#233;marche passionnante, dont la dimension artistique et musicale ne fait absolument aucun doute pour moi, et qui a tr&#232;s certainement, depuis pr&#232;s d'un si&#232;cle, eu une influence d&#233;cisive et irrempla&#231;able sur la &lt;i&gt;totalit&#233;&lt;/i&gt; des langages musicaux (y compris ceux qui se notent sur des partitions). La phrase pr&#233;c&#233;dente sonne comme une justification embarrass&#233;e : c'en est effectivement une, tant il m'est difficile de pouvoir dire que je &#034;n'&#233;cris&#034; pas d'&#233;lectro-acoustique sans &#234;tre automatiquement (au nom de l'id&#233;ologie sus-mentionn&#233;e) catalogu&#233; comme un vieux con r&#233;actionnaire pour qui tout ce qui ne se termine pas par une cadence parfaite n'est que &#034;du bruit&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajouterai au passage que pour moi l'opposition terminologique &#034;bruit/musique&#034; n'a strictement aucune signification : &lt;i&gt;tout&lt;/i&gt; &#034;bruit&#034; peut &#234;tre dot&#233; d'une charge expressive consid&#233;rable (m&#234;me si dans la plupart des cas cette charge est certainement attribuable &#224; l'auditeur plut&#244;t qu'&#224; l'&#233;metteur, j'y reviendrai), et inversement toute &#034;musique&#034;, m&#234;me faite de notes et de fonctions tonales tout &#224; fait traditionnelles, peut &#234;tre per&#231;ue comme du bruit brut &#8212; il me semble que c'est d'ailleurs l&#224; tout le propos de certains groupes de &lt;i&gt;metal&lt;/i&gt;, m&#234;me si eux-m&#234;me ne semblent pas s'en &#234;tre rendu compte. (Ce qui ne veut pas dire, en retour, que le &#034;bruit&#034; qu'ils produisent ne puisse &#234;tre charg&#233; d'une valeur expressive, m&#234;me si une certaine distance de s&#233;curit&#233; est &#224; recommander pour l'appr&#233;cier sans trop de l&#233;sions physiologiques.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de langages &#233;lectro-acoustiques me sont familiers depuis l'&#226;ge de 11-12 ans ; et l'&#233;tendue de ma culture informatique, en tant que &lt;i&gt;geek&lt;/i&gt;, n'a rien &#224; envier aux &#233;lectro-acousticiens (lesquels, pour la plupart, se r&#233;v&#232;lent d'un manque de curiosit&#233; affligeant en la mati&#232;re) &#8212; en particulier en ce qui concerne les nombreux logiciels Libres pouvant &#234;tre utilis&#233;s pour cr&#233;er ou manipuler des sons ; j'ai d'ailleurs moi-m&#234;me r&#233;alis&#233; quelques bandes-son de cette fa&#231;on, quoiqu'avec r&#233;ticence tant le r&#233;sultat me semblait irr&#233;m&#233;diablement insatisfaisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour cause : la division, profonde, qui me s&#233;pare de l'&#034;&#233;tat d'esprit&#034; &#233;lectro-acousticien, tient &#224; l'ontologie m&#234;me de l'objet musical tel que je le con&#231;ois. Pour moi, &lt;strong&gt;le son n'est qu'un &#233;piph&#233;nom&#232;ne&lt;/strong&gt; contingent &#8212; et souvent ind&#233;sirable &#8212; de la musique. Je ne peux pas &#233;couter une pi&#232;ce &#233;lectro-acoustique sans me demander combien de pistes sont superpos&#233;es, &#224; quelle fr&#233;quence le son est &#233;chantillonn&#233;, etc., pas plus que je ne peux &#233;couter un concert de piano sans remarquer qu'&#224; partir du &lt;code class='spip_code spip_code_inline' dir='ltr'&gt;fa&lt;/code&gt; aigu les marteaux sont us&#233;s et le son aigrelet. Certes, il est possible d'oublier ces d&#233;tails et de se concentrer sur l'essentiel &#8212; c'est-&#224;-dire le &lt;i&gt;geste&lt;/i&gt; musical &#8212; ; en cela consiste, d'ailleurs, le travail du pianiste, qui veillera &#224; compenser comme il le peut les faiblesses de son instrument et &#224; ne pas jouer trop dur. Mais l'aspect technique de la &#034;composition&#034; &#233;lectro-acoustique (&#233;laboration du son, recherche sans fin de l'onde id&#233;ale, n&#233;cessaire compensation des limites techniques, contr&#244;le des conditions de diffusion, etc.) reste pour moi une source de frustration constante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ces frustrations, la partition me permet de m'abstraire (illusoirement sans doute, mais c'est suffisant) ; la musique &#233;crite repr&#233;sente cette &#339;uvre id&#233;ale qui n'a pas encore subi les vicissitudes de la &lt;i&gt;mise en son&lt;/i&gt;, aspect dont je peux tranquillement laisser le souci &#224; quelqu'un d'autre. Si j'&lt;i&gt;&#233;cris&lt;/i&gt; (au sens propre) un jour de l'&#233;lectro-acoustique dont je pourrai me sentir fier, ce sera certainement sous forme de &lt;i&gt;code pur&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De ce point de vue, il est sans doute possible d'&#034;entendre&#034; une pi&#232;ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, par exemple en Csound ou SuperCollider. (Il se trouve que j'y travaille effectivement pour une pi&#232;ce en projet au moment o&#249; je r&#233;dige ceci.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela, toutefois, ne r&#233;sout pas une autre r&#233;ticence, tout aussi affective quoique peut-&#234;tre plus id&#233;ologique, et qui va m&#234;me au-del&#224; des questions techniques et de l'&#233;lectro-acoustique : &lt;strong&gt;je veux &#233;crire une musique imm&#233;diate&lt;/strong&gt;. J'entends par l&#224; imm&#233;diatement lisible et intelligible, qui puisse s'adresser directement au public sans n&#233;cessiter d'interm&#233;diaires ni de comp&#233;tences sp&#233;cialis&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, toute musique est sans doute &#224; son &#233;tat le plus imm&#233;diat lorsqu'elle est pur &lt;i&gt;ph&#233;nom&#232;ne&lt;/i&gt; sensible &#8212; ph&#233;nom&#232;ne sonore avant tout, et parfois visuel dans une moindre mesure. Mais pour qui en comprend la notation, &lt;strong&gt;la musique &#233;crite peut &#233;galement &#234;tre &lt;i&gt;lue&lt;/i&gt; et appr&#233;ci&#233;e en tant que telle&lt;/strong&gt;. Notion qui peut surprendre dans notre soci&#233;t&#233; d&#233;vou&#233;e &#224; ce que j'ai &lt;a href='http://url.oumupo.org/Du-son-en-boite' class=&#034;spip_in&#034;&gt;d&#233;crit&lt;/a&gt; comme un &lt;i&gt;culte de l'objet sonore&lt;/i&gt;, o&#249; la musique &#233;crite n'en finit pas de faire les frais d'un processus de &lt;i&gt;ringardisation organis&#233;e de la culture savante&lt;/i&gt;, et s'est trouv&#233;e rel&#233;gu&#233;e au rang d'objet superflu et ant&#233;diluvien : l'illusion du Progr&#232;s artistique, encore et toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, et j'y reviends &#224; l'instant, mon premier public est moins l'&lt;i&gt;auditeur&lt;/i&gt; que le &lt;i&gt;musicien&lt;/i&gt; (j'entends par l&#224; toute sorte d'ex&#233;cutant ou interpr&#232;te, qu'il soit talentueux ou non, socialement l&#233;gitim&#233; ou non). C'est ce qui s&#233;pare mon &#233;criture &#8212; j'esp&#232;re &#8212; d'une d&#233;marche purement conceptuelle ou th&#233;orique : si je ne me sens pas concern&#233; (du moins pas en tant qu'auteur) par la &lt;i&gt;r&#233;ception&lt;/i&gt; du signal sonore, les conditions de son &lt;i&gt;&#233;mission&lt;/i&gt; sont pour moi une pr&#233;occupation de tous les instants. Ma d&#233;marche d'&#233;criture n'est pas d&#233;nu&#233;e de sensations ni de ph&#233;nom&#233;nologie : elle est seulement &lt;strong&gt;sensuelle par procuration&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * *&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Cette mesure-elle jouable ? Est-elle &lt;i&gt;confortable &#224; jouer&lt;/i&gt; ? Fera-t-elle sonner correctement l'instrument ? Ses difficult&#233;s sont-elles amusantes &#224; r&#233;soudre ? Repr&#233;sente-t-elle un d&#233;fi technique et instrumental ? Tient-elle compte de la fatigue de l'interpr&#232;te ? Comment &#234;tre s&#251;r que ma musique plaira &#224; l'interpr&#232;te ? Peut-&#234;tre faut-il y faire montre d'humour ? De fantaisie ? D'expressivit&#233; ? Peut-&#234;tre faut-il qu'elle d&#233;concerte ? Est-elle &lt;i&gt;int&#233;ressante &#224; jouer&lt;/i&gt; ? Peut-elle &#234;tre comprise et d&#233;chiffr&#233;e d&#232;s la premi&#232;re lecture ? Montre-t-elle assez clairement le geste que je recherche ? Son rythme, existe-t-il une fa&#231;on plus simple, plus &#233;vidente de l'&#233;crire ? De quelle fa&#231;on terminer pour que le public se l&#232;ve et applaudisse l'interpr&#232;te ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis l'on passe &#224; la mesure suivante &#8212; et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque que j'&#233;cris note est &#224; la fois un signe de connivence et une bouteille &#224; la mer : un jeu de s&#233;duction, &#224; l'aveugle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce dialogue imaginaire, c'est le m&#234;me que j'ai eu tant de fois, en sens inverse, en d&#233;chiffrant seul au piano des partitions de gens que je ne connaissais pas et en me disant &#034;pourquoi cette mesure est-elle orthographi&#233;e comme cela ?&#034; &#034;Que cherche-t-il, qu'attend-il de moi ?&#034; &#034;Pourquoi cet accord sonne-t-il moche, est-ce fait expr&#232;s ?&#034; &#034;Pourquoi ce rythme absurdement complexe, il ne pouvait pas l'&#233;crire plus simplement ?&#034; &#8212; et, plus souvent qu'&#224; mon tour : &#034;Mais qu'est-ce qu'il fait, &lt;i&gt;ce con&lt;/i&gt; ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En pure perte, &#233;videmment : on ne discute pas avec les compositeurs, on est pri&#233; de se satisfaire du texte tel qu'il nous est pr&#233;sent&#233;, b&#233;atement et docilement. (Tout au plus pourra-t-on, dans le cas d'un auteur encore vivant et auquel on a acc&#232;s, tenter timidement de solliciter une audience, tant il est vrai que son temps est &#233;videmment bien plus pr&#233;cieux que le n&#244;tre.) L'interpr&#232;te n'est pas un interm&#233;diaire, mais un co-auteur qui peut &#224; lui seul changer le sens d'une pi&#232;ce ; r&#233;v&#233;ler, trahir, surprendre, d&#233;cevoir. (Pour cette raison, je suis toujours r&#233;ticent &#224; jouer une partition en pr&#233;sence de son auteur &#8212; y compris et tout particuli&#232;rement lorsqu'il s'agit de ma propre musique.) Et je parle ici de &lt;i&gt;toutes sortes&lt;/i&gt; d'interpr&#232;tes, la distinction &#034;amateurs/professionnels&#034; n'&#233;tant pour moi qu'une sombre machination arbitraire et id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment la raison pour laquelle je me fais un devoir de diffuser mes partitions &lt;a href='http://url.oumupo.org/Quelques-questions-sur-le-Libre-et-leurs-reponses' class=&#034;spip_in&#034;&gt;sous licence Libre&lt;/a&gt;, sur un site librement accessible, ais&#233; &#224; trouver, et par lequel tout un chacun peut me contacter et engager un dialogue (priv&#233; ou public) avec moi. &lt;strong&gt;Il est grand temps que les compositeurs se mettent au service de leur lectorat&lt;/strong&gt;, plut&#244;t que de rester soigneusement planqu&#233;s derri&#232;re leur &#233;diteur, leurs commanditaires, leurs interpr&#232;tes-f&#233;tiches et leurs confortables cercles d'auto-validation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait &#8212; &#233;videmment &#8212;, aucun compositeur ne vous dira de but en blanc qu'il se contrefiche de ses interpr&#232;tes. Cependant, trop rares sont ceux qui en tirent toutes les cons&#233;quences : une musique con&#231;ue &lt;i&gt;pour&lt;/i&gt; l'interpr&#232;te se doit de faire sens, d'&#234;tre r&#233;dig&#233;e avec grand soin, et surtout, surtout, d'&#233;viter toute complexit&#233; qui ne soit pas strictement n&#233;cessaire. En trois quarts de si&#232;cle, nous avons pris la funeste habitude de &lt;strong&gt;ne consid&#233;rer comme &#034;contemporaines&#034; que les partitions qui arborent fi&#232;rement une hypercomplexit&#233; apparente : cela doit cesser&lt;/strong&gt;. L'on m'objectera que si l'on avait &#233;cout&#233; les instrumentistes, aucun concerto pour piano de Beethoven n'aurait &#233;t&#233; cr&#233;&#233;, et que le &lt;i&gt;Sacre du Printemps&lt;/i&gt; s'ouvrirait aujourd'hui avec un cor anglais plut&#244;t qu'un basson ; c'est la raison pour laquelle je parle de complexit&#233; &lt;i&gt;apparente&lt;/i&gt;. Que certaines id&#233;es musicales soient intrins&#232;quement complexes, je l'accepte volontiers ; toutefois cela doit rester une exception, et non un outil au service de je ne sais quelle id&#233;ologie de &#034;progr&#232;s&#034;. Le milieu musical souffre d&#233;j&#224; bien trop de la &lt;a href='http://url.oumupo.org/Du-son-en-boite' class=&#034;spip_in&#034;&gt;d&#233;votion envers les enregistrements sonores&lt;/a&gt; et du culte des musiciens-athl&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de compositeurs ne sont pas instrumentistes eux-m&#234;mes (ni musiciens, serais-je tent&#233; d'ajouter) ; leur connaissance des r&#233;alit&#233;s instrumentales se r&#233;sume au petit cercle d'interpr&#232;tes experts (ou groupies) qui gravite autour d'eux et les rassure constamment. &#192; tous ces compositeurs, je ne saurais trop recommander de se rendre de temps en temps dans l'arri&#232;re-salle du sordide sous-sol d'un obscur conservatoire de banlieue, et d'y passer quelques heures : cela remettrait sainement, il me semble, deux-ou-trois choses en perspective.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * *&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Une autre dimension dans laquelle s'est d&#233;velopp&#233; le renouvellement des langages musicaux, est la conqu&#234;te du &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Micro-intervalle&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;micro-intervalle&lt;/a&gt;. D'une part parce qu'il faisait suite &#224; l'&#233;volution harmonique total-chromatique du post-romantisme, d'autre part parce qu'il permettait un renouvellement du travail sur le son instrumental (et vocal). D'un point de vue acoustique, le micro-intervalle fait signe vers des musiques extra-europ&#233;ennes (&lt;i&gt;case in point&lt;/i&gt;, la &lt;a href='http://url.oumupo.org/Ya-Rai' class=&#034;spip_in&#034;&gt;tarte &#224; la cr&#232;me&lt;/a&gt; du &#034;quart-de-ton arabe&#034;), vers des musiques anciennes (les temp&#233;raments in&#233;gaux d'avant la Grande Aseptisation), et permet &#233;ventuellement de se rapprocher de la perfection des &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Spectre_sonore&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;spectres acoustiques&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je dis &#034;&#233;ventuellement&#034;, c'est parce que comme toute qu&#234;te de perfection, &lt;strong&gt;l'ambition d'une exactitude ph&#233;nom&#233;nologique est, par nature, illusoire&lt;/strong&gt;. La musique dite &#034;spectrale&#034; est une d&#233;marche extr&#234;mement int&#233;ressante et aboutit occasionnellement &#224; des r&#233;sultats (ou des &lt;i&gt;r&#233;sultantes&lt;/i&gt;, ah ah&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cherchez pas, c'est de l'humour spectral.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) fort int&#233;ressants, elle reste une d&#233;marche n&#233;cessairement &lt;i&gt;exp&#233;rimentale&lt;/i&gt; et, pour une bonne partie, &lt;i&gt;th&#233;orique&lt;/i&gt;. Je suis reconnaissant aux compositeurs spectraux d'exister (ainsi qu'&#224; la poign&#233;e d'instrumentistes surhumains qui sont en mesure de jouer leurs pi&#232;ces) ; dans la r&#233;alit&#233; quotidienne de ma pratique instrumentale, d'enseignement et d'&#233;criture, ce n'est toutefois pas ce langage qui s'impose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne peux exclure que mes propres limites soient ici &#224; l'&#339;uvre : en tant que pianiste, peu habitu&#233; &#224; accorder moi-m&#234;me mes instruments, il m'arrive de me sentir handicap&#233; (ou, certains jours, dubitatif) en regard de mes coll&#232;gues qui pr&#233;tendent percevoir distinctement les huiti&#232;mes ou douzi&#232;mes de tons. Cependant je trouve quelque consolation dans le fait que la colossale majorit&#233; des musiciens (y compris chevronn&#233;s) se trouvent dans le m&#234;me cas que moi &#8212; et qu'il serait donc irr&#233;aliste et d&#233;raisonnable pour n'importe quel compositeur de s'adresser uniquement &#224; l'&#233;lite des musiciens microtonaux sp&#233;cialis&#233;s. Il faut en effet, me semble-t-il, conserver un minimum d'exigence de &lt;i&gt;reproductibilit&#233;&lt;/i&gt; : si m&#234;me deux tr&#232;s bons violonistes ne vous donnent pas exactement le m&#234;me fa-quart-de-di&#232;se, alors quelle chance auriez-vous d&#233;cemment d'obtenir un mi-huiti&#232;me-de-b&#233;mol jou&#233; par un orchestre tout entier, lors de plusieurs concerts successifs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que nous le voulions ou non, notre arri&#232;re-plan culturel commun, notre enseignement instrumental et (voire) nos capacit&#233;s auditives font qu'&lt;strong&gt;une note micro-intervallique reste une note fausse&lt;/strong&gt; : nous n'entendons pas un r&#233;-tiers-de-di&#232;se, mais un r&#233; un peu trop haut. Et ainsi de suite &#8212; voil&#224; donc pour l'emploi harmonique des micro-intervalles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste l'emploi &lt;i&gt;expressif&lt;/i&gt;, en particulier dans la musique de solistes. Il m'est &lt;a href='http://url.oumupo.org/Trio' class=&#034;spip_in&#034;&gt;arriv&#233;&lt;/a&gt; depuis une dizaine d'ann&#233;es d'y avoir recours, avec parcimonie et en m'entourant de pr&#233;cautions. &#192; la r&#233;flexion, je ne suis pas convaincu que ce soit l&#224; un &#233;l&#233;ment indispensable au langage que j'utilise ; j'y vois plut&#244;t un artifice sp&#233;cieux, un n-i&#232;me &lt;i&gt;gadget&lt;/i&gt; destin&#233; &#224; complexifier l'aspect de la partition et s'acheter &#224; bon compte une apparence de l&#233;gitimit&#233; &#034;contemporaine&#034;. Arnaque qu'il m'est arriv&#233; de pratiquer &lt;a href='http://url.oumupo.org/Etoile-sans-couleur' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&#233;hont&#233;ment&lt;/a&gt;, mais dans laquelle je ne souhaite pas me complaire &lt;del&gt;&#224; moins d'&#234;tre pay&#233; grassement&lt;/del&gt; par pur souci d'int&#233;grit&#233; artistique.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * *&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;J'en viens maintenant au champ de bataille majeur qui s'&#233;ternise depuis plus d'un si&#232;cle : la conqu&#234;te de l'&lt;i&gt;atonalit&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas inint&#233;ressant de noter, au passage, combien la pens&#233;e musicale occidentale (et tout particuli&#232;rement fran&#231;aise) s'articule autour des questions d'&#233;chelles harmoniques (beaucoup plus que, par exemple sur les questions rythmiques). H&#233;ritage dans lequel je m'inscris d'ailleurs pleinement (pour le meilleur et pour le pire), jusqu'&#224; vouer une esp&#232;ce de culte f&#233;tichiste aux politiques de hauteurs de notes, auxquelles je passe de nombreuses heures &#224; r&#233;fl&#233;chir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on excepte les questions de temp&#233;rament que j'ai esquiss&#233;es plus haut, il me semble pouvoir d&#233;crire la pens&#233;e musicale des (disons) cinq si&#232;cles pr&#233;c&#233;dents comme trois formes de traitement des hauteurs de notes : le filtrage, la hi&#233;rarchisation et l'harmonisation. Le &lt;strong&gt;filtrage&lt;/strong&gt; est ce qui permet, parmi tous les sons possibles, d'&#233;tablir un stock de hauteurs disponibles &#8212; en d'autres termes, une gamme. La &lt;strong&gt;hi&#233;rarchisation&lt;/strong&gt; est la d&#233;marche &#8212; fortement marqu&#233;e id&#233;ologiquement, j'en veux pour preuve le contexte religieux, philosophique et politique qui a pr&#233;sid&#233; &#224; son av&#232;nement &#224; la fin du Moyen-&#194;ge &#8212; d'ordonner ces hauteurs, devenues &lt;i&gt;degr&#233;s&lt;/i&gt;, en d&#233;finissant des liens de d&#233;pendance et d'attraction entre eux. Et l'&lt;strong&gt;harmonisation&lt;/strong&gt; &#224; proprement parler, consiste &#224; construire des accords sur tout ce petit monde, et &#224; exprimer lesdits liens sous forme de fonctions et de cadences. Ce sont l&#224; les trois piliers, alors indissociables, du syst&#232;me tonal. (Et de ce fait, l'un des sports favoris d'un auteur post-tonal, sera de chercher &#224; les dissocier.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais pour d&#233;crire le syst&#232;me tonal beaucoup plus simplement et en un seul mot, il suffit de dire que c'est un langage &lt;i&gt;polaris&#233;&lt;/i&gt;, probablement le plus polaris&#233; que nous connaissions (musique occidentale et extra-occidentales confondues). Tout s'y organise autour de l'attraction vers un p&#244;le unique (la tonique), attraction qui peut &#234;tre soit r&#233;solue soit suspendue soit d&#233;tourn&#233;e, et de l&#224; na&#238;t toute l'expressivit&#233; dramatique du langage. Partant, le besoin de &lt;i&gt;plus&lt;/i&gt; d'expressivit&#233; &#224; chaque g&#233;n&#233;ration de compositeurs, a conduit l'&#233;volution musicale vers toujours plus de dissonance, toujours plus de tension (et donc d'&#233;loignement de la tonique), toujours plus de chromatisme. Jusqu'au point o&#249;, au d&#233;but du &lt;span class=&#034;smallCaps&#034;&gt;XX&lt;/span&gt;&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; si&#232;cle,il est devenu in&#233;vitable de repenser les choses et de se tourner vers des syst&#232;mes &lt;i&gt;d&#233;polaris&#233;s&lt;/i&gt; : musique atonale, musique s&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;polarisation des langages musicaux ouvre des perspectives essentielles (sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article) : libert&#233;, abstraction, universalit&#233;. Elle pr&#233;sente toutefois un inconv&#233;nient majeur : son d&#233;ficit d'expressivit&#233; dramatique. Puisque les gestes de tension ou de d&#233;tente ne sont plus dict&#233;s par le rapprochement ou l'&#233;loignement d'une polarit&#233;, il faut donc les sugg&#233;rer par &lt;strong&gt;d'autres moyens &#233;ventuellement moins intelligibles&lt;/strong&gt; et moins efficaces (par exemple, la &lt;i&gt;modulation&lt;/i&gt; n'a plus aucun sens dans un contexte strictement d&#233;polaris&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce fait, beaucoup d'auteurs de ces cinquante derni&#232;res ann&#233;es reviennent &#224; un langage nettement plus polaris&#233;. Certains le revendiquent fi&#232;rement, comme un choix &lt;i&gt;n&#233;o-tonal&lt;/i&gt; audacieux et radicalement post-moderne &#8212; et qui pourtant, dans les faits, prend souvent la forme d'un syst&#233;matisme outrageusement facile et &#233;cul&#233;, &#224; peu pr&#232;s indistinct de n'importe quelle musique de consommation. D'autres moins &#8212; en se r&#233;unissant par exemple sous l'excuse du &#034;langage modal&#034;, &#224; qui l'on peut faire dire &#224; peu pr&#232;s tout et n'importe quoi. Et puisque je parle de &#034;n'importe quoi&#034; : quand on en est &#224; vous expliquer doctement que la modernit&#233; d'hier ne vaut plus un clou, et que le comble de la modernit&#233; aujourd'hui, c'est de faire comme &lt;i&gt;avant-hier&lt;/i&gt;... C'est qu'il y a quelque chose de s&#233;rieusement pourri au royaume du Danemark.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Tout le probl&#232;me, bien s&#251;r, venant de ce concept m&#234;me de &#034;modernit&#233;&#034;, qui rel&#232;ve plus de l'argument publicitaire &#224; deux balles que d'une authentique pens&#233;e artistique quelle qu'elle soit. &#034;Modernit&#233;&#034; est l'un de ces termes qui d&#233;samorcent toute possibilit&#233; de d&#233;bat critique &#8212; s&#233;rieusement, &lt;i&gt;qui&lt;/i&gt; oserait se pr&#233;tendre ouvertement anti-moderne ? &#8212; et provoquent de fait une &lt;i&gt;d&#233;politisation&lt;/i&gt; des questions, quand bien m&#234;me ils pr&#244;nent officiellement le contraire. &lt;strong&gt;La &#034;modernit&#233;&#034;, en derni&#232;re analyse, n'est que l'ultime oripeau de la R&#233;action.&lt;/strong&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En retour, le r&#233;flexe inverse qui consisterait &#224; s'engager dans une voie esth&#233;tique r&#233;solument &#034;contemporaine&#034; (exp&#233;rimentale, d&#233;construite, d&#233;polaris&#233;e, hypercomplexe) ne me para&#238;t pas plus sain : cela m&#232;ne tout droit &#224; l'enfermement dans une &#034;tour d'ivoire&#034; artistique, vou&#233;e &#224; (sinon calibr&#233;e pour) quelques cercles &#233;litistes. En tant qu'auteurs, &lt;i&gt;nolens volens&lt;/i&gt;, &#034;contemporains&#034;, devons-nous tourner le dos &#224; la r&#233;alit&#233; socio-culturelle de la quasi-totalit&#233; de nos concitoyens ? Devons-nous feindre d'ignorer que nous-m&#234;mes baignons (&#224; la radio, dans la rue, au supermarch&#233;, au cin&#233;ma) dans un inconscient musical collectif &lt;i&gt;exclusivement tonal&lt;/i&gt; ? Il me semble qu'un engagement artistique pertinent ne peut pas faire l'&#233;conomie de telles questions, et se doit au contraire de rendre accessibles d'autres pens&#233;es musicales &#224; ce public que l'on dit &#034;grand&#034; avec m&#233;pris. Mais sans jamais perdre de vue qu'il n'y a qu'une lettre de diff&#233;rence entre &#034;p&#233;dagogie&#034; et &#034;d&#233;magogie&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce n'est pas l&#224; le moindre effet pervers des syst&#232;mes de valeurs id&#233;ologiques qui sont &#224; l'&#339;uvre : que vous vous tourniez vers les &#233;critures &#034;contemporaines&#034; hypercomplexes que j'&#233;voquais plus haut, &lt;i&gt;ou&lt;/i&gt; vers les &#233;critures &#034;post-modernes&#034; n&#233;o-tonalo-je-ne-sais-quoi, &lt;strong&gt;aucune &#233;criture n'&#233;chappe au reproche de facilit&#233;, du moment qu'elle se fonde sur un syst&#232;me&lt;/strong&gt;. Il y a de la &#034;soupe tonale&#034; tout comme il y a de la &#034;soupe post-s&#233;rielle&#034; ou de la &#034;soupe &#233;lectro-acoustique&#034; : le choix de votre langage n'est indice ni de votre sinc&#233;rit&#233; ni de votre courage, il montre simplement vers quel circuit de subventions vous avez choisi de calibrer votre produit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partant, peut-&#234;tre la moins pire des soupes est-elle la soupe &#034;socratique&#034; : celle qui se &lt;i&gt;sait&lt;/i&gt; soupe et ne cherche pas &#224; se faire passer pour autre. Mais renoncer une fois pour toutes &#224; la moindre inventivit&#233; musicale demande soit un courage et une abn&#233;gation hors du commun, soit une &#233;norme couche d'inculture crasse &#8212; le milieu de la vari&#233;t&#233; contient des personnes de l'une et l'autre cat&#233;gorie (quoiqu'en proportions non &#233;gales).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; moi, je n'ai jamais pu trancher et &#034;choisir mon camp&#034;. Je n'ai de sympathie ni pour les &#233;coles &#034;authentiquement&#034; contemporaines ni pour les &#034;n&#233;o-&#034; quoi que ce soit. Ni, encore moins, pour la musique dite &#034;de vari&#233;t&#233;&#034;. Ni, d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, pour tous ceux qui ont trouv&#233; un syst&#232;me d&#233;finitif, et se contentent de faire tourner la moulinette pour sortir &#224; la demande, exactement la sorte de bouillon auquel s'attend leur public &#8212; c'est-&#224;-dire leurs subventionneurs. Ni pour les tenants d'une &#233;cole quelle qu'elle soit, c'est-&#224;-dire d'une pens&#233;e pr&#233;-m&#226;ch&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni, quand j'y pense attentivement, pour les repr&#233;sentants du genre humain en g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * *&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;De tout ce qui pr&#233;c&#232;de, on peut conclure que &lt;strong&gt;l'opposition tonal/atonal est enti&#232;rement d&#233;nu&#233;e de sens&lt;/strong&gt;. La &lt;i&gt;polarisation&lt;/i&gt; n'est pas un syst&#232;me que l'on rejette ou que l'on adopte : c'est un ressenti lin&#233;aire, qui peut s'exprimer &#224; des &lt;strong&gt;degr&#233;s variables&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l'&#233;voquais plus haut, la conqu&#234;te de l'atonalit&#233; s'est faite &#224; peu pr&#232;s au m&#234;me moment que celle, en peinture, de l'art non-figuratif (supr&#233;matisme, abstraction). Or, chacun sait combien la fronti&#232;re entre figuratif et non-figuratif est floue : une repr&#233;sentation stylis&#233;e &#224; l'extr&#234;me cesse peu &#224; peu de &lt;i&gt;figurer l'objet&lt;/i&gt; pour faire sens (ou non) par elle-m&#234;me, et inversement il est possible de distinguer des objets dans des images abstraites (croire percevoir une t&#234;te de cheval dans les nuages, etc.). Ces degr&#233;s de figuration peuvent m&#234;me co-exister dans un m&#234;me tableau : vu de pr&#232;s, une toile impressionniste n'est qu'un ensemble de tache, une fleur de Velazquez n'est qu'un pur geste du pinceau. De m&#234;me, la polarisation variable d'un langage musical permet des gestes inattendus et d&#233;routants, parfois peut-&#234;tre d'une beaut&#233; &#233;trange, par exemple une envol&#233;e en mode non-octaviant d&#233;polaris&#233; dans laquels l'on se &#034;perd&#034; un instant, en apesanteur, avant de renouer avec le discours dramatique &#8212; ou, au contraire, au sein d'un discours compl&#232;tement d&#233;polaris&#233;, l'&#233;mergence soudaine d'un accord, d'un temps de valse, d'une cadence ou d'une p&#233;riode de choral &#233;voquant un souvenir musical pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et de fait, je trouve la tension et l'h&#233;sitation plus int&#233;ressantes que le fait de trancher une fois pour toutes. Peut-&#234;tre par l&#226;chet&#233;, j'ai d&#233;cid&#233; de cesser de vouloir trancher cette question &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;, et de m'autoriser &#224; &#233;crire tout ce qui me passerait par la t&#234;te, aussi bien en mati&#232;re de gestes hollywoodiens-d&#233;goulinants &#224; la Poulenc que de textures sonores totalement d&#233;polaris&#233;es &#224; la Ligeti. Bref : fl&#251;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour parler plus concr&#232;tement, je me plais &#224; pervertir les outils harmoniques cens&#233;ment incontournables de tout compositeur contemporain : plut&#244;t que des modes octaviants, j'utilise des &#233;chelles bi- ou tri- octaviantes ou &#224; polarisation variable ; plut&#244;t que des s&#233;ries de douze notes, j'utilise du &#034;s&#233;rialisme d&#233;tendu&#034; et des parit&#233;s statistiques, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plut&#244;t qu'outils au service d'un langage pr&#233;-existant, je pr&#233;f&#232;re penser &#224; ces dispositifs comme autant de contraintes formelles, &lt;i&gt;en d&#233;pit desquelles&lt;/i&gt; je dois &#233;crire et non &lt;i&gt;gr&#226;ce &#224; elles&lt;/i&gt; &#8212; faute de quoi l'on tombe tr&#232;s vite dans l'&#233;criture syst&#233;matique &#034;&#224; la moulinette&#034;. Qu'est-ce que je disais d&#233;j&#224; ? Ah oui : bref, fl&#251;te.&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;* * *&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;Sens du sacr&#233; et s&#233;gr&#233;gation sociale : au fond, le paysage musical actuel tend &#224; &#233;voquer une soci&#233;t&#233; archa&#239;que, o&#249; la musique se r&#233;sumerait &#224; d'imp&#233;n&#233;trables rituels pratiqu&#233;s par une caste de grands-pr&#234;tres pendant que le bas-peuple se contente de r&#233;jouissances infantiles (et de plus ou moins crever de faim, mais c'est un autre probl&#232;me). Je dis bien &#034;tend &#224; &#233;voquer&#034;, car il faut reconna&#238;tre les efforts accomplis par beaucoup d'acteurs pour l'&#233;viter. Mais ces efforts ne sont pas sans effets pervers : en g&#233;n&#233;ral, une initiative pour rendre la musique contemporaine accessible &#224; d'autres qu'aux pontes et aux initi&#233;s, n'aboutira gu&#232;re qu'&#224;... un n-i&#232;me colloque sur le sujet, entre pontes et initi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est aussi &#224; l'&#339;uvre ici, c'est la place m&#234;me de l'art dans notre soci&#233;t&#233; capitaliste et prol&#233;taris&#233;e. Art-expression, art-divertissement, art-culture, art-actionsociale,... toutes les pratiques artistiques semblent appel&#233;es &#224; rester sagement cloisonn&#233;es et d&#233;limit&#233;es (l'illustration ultime en &#233;tant la fameuse s&#233;paration arbitraire &#034;amateur/professionnel&#034; &#224; laquelle je n'en finis pas de tordre le cou). Cette &#034;distinction&#034; symbolique est la justification d'un syst&#232;me industriel et commercial (m&#234;me s'il se drape dans de nobles alibis, j'en veux pour exemple toutes les &#339;uvres qui pr&#233;tendent d&#233;livrer un &#034;message&#034;) qui me semble contribuer au morcellement du corps social en se choisissant, comme disent si &#233;l&#233;gamment les publicitaires, des &#034;c&#339;urs de cible&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre la musique est-elle, tout simplement, &lt;strong&gt;surinvestie&lt;/strong&gt;. En tant qu'auditeur, instrumentiste ou auteur, je ne crois pas avoir jamais dit &#034;cette musique est belle&#034; ; ce mot me semble &#224; la fois galvaud&#233;, et sacralisant, impr&#233;cis et en derni&#232;re analyse, inepte. Il m'arrive, en revanche, de dire &#034;cette musique est efficace&#034;, ce qui &#8212; contrairement &#224; la beaut&#233; &#8212; ne d&#233;sactive pas ma capacit&#233; de jugement critique et rationnel. Pour reprendre une phrase attribu&#233;e &#224; Stravinsky, je ne crois pas que la musique soit apte, en elle-m&#234;me, &#224; exprimer quoi que ce soit ; c'est tout au plus un ensemble de gestes plus ou moins expressifs, un &lt;i&gt;support&lt;/i&gt; sur lequel l'imagination et l'affectivit&#233; de l'auditeur cr&#233;e ensuite du sens. L&#224; encore, ce processus ne me concerne plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me que la partition m'int&#233;resse plus que le son, &lt;strong&gt;la logique m'int&#233;resse plus que le sentiment&lt;/strong&gt;. Tout d'abord parce qu'elle est ce qui s&#233;pare une v&#233;ritable &lt;i&gt;&#339;uvre d'art&lt;/i&gt; d'une expression affective brute : donner un cadre (perceptible m&#234;me inconsciemment), revient &#224; cr&#233;er une distanciation et &#224; s'adresser de ce fait &#224; &lt;i&gt;l'intelligence&lt;/i&gt; de son public plut&#244;t qu'&#224; ses (bas) instincts. D'un point de vue moins id&#233;ologique et plus personnel, travailler sur des contraintes formelles, sur une architecture minutieusement pens&#233;e &#224; l'avance, o&#249; tout se fait &#233;cho et tout est en miroir, me &lt;i&gt;rassure&lt;/i&gt; : illusion que le monde a un sens, o&#249; chaque chose a une place unique, logique et n&#233;cessaire. En cela, les compositeurs qui m'int&#233;ressent le plus sont des gens comme Brahms ou Bart&#242;k &#8212; ou encore le Sch&#246;nberg des &lt;i&gt;Six pi&#232;ces opus 19&lt;/i&gt;, qui m'ont donn&#233; &#224; l'&#226;ge de douze ans l'ambition folle de parvenir &#224; une &#233;criture aussi universelle que &lt;code class='spip_code spip_code_inline' dir='ltr'&gt;2 + 2 = 4&lt;/code&gt;. Cette obsession ne m'a pas vraiment quitt&#233; aujourd'hui, mais j'essaye d'en faire un jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma pratique de l'&#233;criture se veut accessible et ludique : j'aimerais consid&#233;rer chaque partition comme un jeu de piste &#8212; un peu comme les auteurs de l'Oulipo, d&#233;crits par Fran&#231;ois Le Lionnais comme &lt;i&gt;des rats qui construisent eux-m&#234;me le labyrinthe dont ils se proposent de sortir&lt;/i&gt;. Un jeu d'esprit, un jeu d'adresse &#8212; d'ailleurs ne parle-t-on pas de &lt;i&gt;jouer&lt;/i&gt; de la musique ? Le jeu peut procurer un amusement, une s&#233;duction peut-&#234;tre, mais il suppose en tout cas la connivence et l'adh&#233;sion de ceux avec qui l'on joue. Ma musique ne cherche ni &#224; sujuguer, ni &#224; terroriser &#8212; et de ce fait, pas m&#234;me &#224; &#233;mouvoir. C'est pour cela que j'ai pris l'habitude de pr&#233;senter ma musique comme &#034;de la musique gentille&#034;. Encore une fois, je n'ai que faire de la sacralit&#233; : mes partitions ne sont pas cens&#233;es &#234;tre jou&#233;es la mine grave, dans un silence religieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dire que je &#034;joue &#224; &#233;crire&#034;, comme d'autres font des r&#233;ussites ou des sudokus, me para&#238;t la fa&#231;on la plus honn&#234;te de pr&#233;senter mon travail. Je n'ai aucune pr&#233;tention &#224; r&#233;inventer la roue (et encore, ce serait alors une roue pour rongeurs !), mais simplement celle de travailler de la fa&#231;on honn&#234;te, sans hypocrisie ni artifice, et en gardant &#224; l'esprit que chacun de mes choix, chacun de mes gestes risque un jour de demander travail et r&#233;flexion &#224; un hypoth&#233;tique interpr&#232;te (mon semblable, mon fr&#232;re).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le reste, est musicologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Valentin Villenave&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;De ce point de vue, il est sans doute possible d'&#034;entendre&#034; une pi&#232;ce &#233;lectro-acoustique sous Csound ou SuperCollider en lisant simplement son code source, tout comme l'on peut imaginer une partition en ne lisant que son code source LilyPond ; cela demande, toutefois, un tr&#232;s haut niveau de comp&#233;tence technique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cherchez pas, c'est de l'humour spectral.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
